Fil Rouge

Fil Rouge / Avril - Juillet 
Les scènes musicales "de niche"

Chaque trimestre, S2M vous invite à découvrir la programmation et les activités de nos 4 lieux au travers d’une thématique. Cette fin de saison est l’occasion de souligner l’importance des scènes musicales dîtes de niche.

Les artistes que programment les 4 scènes constituant S2M, qu’ils soient émergents ou confirmés, reconnus nationalement ou internationalement, sont bien souvent issus de ces scènes alternatives. Ces artistes, peu médiatisés, ont une démarche entièrement ou semi-indépendantes. Parfois réduites à la notion de niche, les musiques alternatives sont pourtant porteuses d’une densité culturelle forte et rassemblent des communautés de passionnés. Ancrées dans des courants artistiques bien définis, elles questionnent et enrichissent les codes existants d’innovations esthétiques ou techniques pour constituer l’avant-garde.





La musique en français
Richard Robert

Il y eut une époque, pas si lointaine, où une rumeur assez insistante – et pour tout dire dominante – affirmait que la chanson française était un genre en soi. Plutôt fermement codifié et cadré, le genre, puisque enraciné dans la tradition incarnée par quelques grandes figures tutélaires des temps jadis. Plutôt fièrement porté en étendard, aussi, puisqu'il s’appuyait sur des lois d'airain comme “Le texte, tu chériras avant tout”, “Une voix bien sentie, tu auras”, ou encore “Un message clair et précis, tu transmettras”. La chanson française était un monument qui faisait autorité.

Mais depuis quelques bonnes années maintenant, il s’est effrité ; il semblerait même qu’il a volé en éclats.

Alors la lumière est apparue.

Diffractée, multiple, irisée en mille reflets.

Et la France aux chansons n’a pas seulement changé à jamais de visage, et d'identité : elle en a même pris plusieurs.

Avec des éclaireurs comme Bashung, Etienne Daho, Dick Annegarn, Christophe, Dominique A ou Rodolphe Burger, elle a déjà achevé d’assumer sans les singer ses héritages anglo-saxons – en les métabolisant, les cannibalisant, les intégrant dans son ADN. Soudain, coupant les ponts avec le passé yé-yé de sinistre mémoire comme avec la variété de papa, des enfants du blues, du rock et de la pop affichaient sans complexe leur pedigree pluriel, croisé. En 2017, il existe toujours une poignée de barbons pour fustiger les musiciens français qui osent s’exprimer dans une langue étrangère ; mais plus personne, ou presque, ne leur conteste le droit d’invoquer le Velvet Underground, Kraftwerk ou Leonard Cohen comme parents ou grands-parents putatifs. Et quand cette liberté d’inspiration se lie à des écritures poétiques qui elles-mêmes font le mur, se déploient sans frein ni butée, comme chez un Bertrand Belin ou un Mathieu Boogaerts, alors la chanson, définitivement, prend la tangente. Qu’elle soit à texte ou pas, orthodoxe ou pas, française ou pas, n’importe plus, au fond ; puisque ce qu’elle s’octroie est l’unique privilège qui compte vraiment en ce bas monde, et qui est de suivre la pente de ses seuls désirs.

C’est très simple, en fin de compte. Il est arrivé à la chanson française ce qui, dans l’histoire de tous les arts, a toujours été source de plaisirs et d’horizons inédits : elle a cessé de s’auto-référencer, de se nourrir en autarcie. Elle s’est déterritorialisée, comme on dit maintenant. En clair : elle est allée voir ailleurs si elle pouvait y être ; et elle y était bel et bien. C’est entre autres comme ça qu’avec l’arrivée en force d’une nouvelle génération de diseurs, tchatcheurs et autres dealers de verbe, elle s’est autant branchée sur l’école du micro US que reconnectée avec une tradition de la joute oratoire et de l’invective poétique ancrée depuis des siècles dans le monde méditerranéen ou occitan. C’est comme ça aussi qu’avec le grand boom de l’électronique, sorti du ghetto des dance-floors pour irriguer en long et en large tous les tissus de la pop, est née une nouvelle lignée de chanteurs et chanteuses mutants, dont les derniers spécimens en date s’appellent (entre tant d’autres) Flavien Berger, Judah Warski, La Féline ou Adrien Soleiman.


Ces fourmillements continus dans la tête et dans le corps, la chanson en français n’en avait probablement jamais connu à une si grande échelle. Et si l’on veut s’en convaincre encore un peu, il suffit d’écouter ce qui se trame du côté de la plateforme La Souterraine, du label Le Saule ou encore du collectif La Nòvia, qui ne font jamais qu’amplifier et prolonger les beaux désordres fomentés autrefois par les productions Saravah du regretté Pierre Barouh, ou par les coups de butoir assénés par des francs-tireurs comme Albert Marcœur, Red Noise, Gong, Komintern, Barricade ou Etron Fou Leloublan.

C’est comme cela qu’on l’a rêvée, et qu’on peut aujourd’hui l’écouter, la France aux chansons : pleine de sons impurs qui abreuvent ses sillons. Mais ça n’a rien d’exceptionnel, en vérité : c’est comme ça qu’on rêve – et qu’on écoute – les chansons et les musiques de partout.



Appels anonymes
Par Mathieu Durand
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Pendant longtemps, on s’en est sorti par l’accumulation : jazz atmosphérico-ludique, hardcore mâtiné de blues-reggae, cumbia post-rockabilly, hip-hop gorgé de soul futuriste, funk-post-bop et autres inventions à la Glue 3. À présent, le simple fait parler de mélanges, de métissages, de mixes pour évoquer la musique d’un artiste relève du flagrant cliché : absolument tous les (bons) groupes mélangent, métissent, mixent. En fait, tout se passe comme si l’avènement d’Internet avait définitivement tué les « styles ». Comme si cette manière de classer et donc d’aiguiller l’auditeur n’avait plus son mot à dire : on fait davantage de découvertes par des « suggestions YouTube » que par des conseils de disquaires-qui-n’existent-plus. Les musiciens eux-mêmes ne se posent plus la question des chapelles. Fini le temps où les rockeurs se méfiaient des rappeurs (et vice-versa). Non, maintenant les rappeurs sont souvent plus rock que les rockeurs qui eux-mêmes connaissent parfois mieux le rap que ces mêmes rappeurs.

Aujourd’hui, on ne se dit plus « tiens, je veux monter un trio de jazz/un groupe de rock/un crew de hip-hop/un ensemble de musique traditionnelle » (bon, d’accord ça arrive toujours, mais beaucoup moins). Non, aujourd’hui, on fait de la musique et on y met absolument tout ce qu’on a sous la main – c’est comme ça que tous les grands plats populaires sont nés, de la pizza au couscous. Et quand la connaissance des nanas et des types en question se révèle encyclopédique, ça devient jouissif. C’est un peu la tarantinisation de la musique : plus on a de références, plus on peut partir dans tous les sens. C’est le cas des traditionalo-psychédéliques Meridian Brothers dont le leader est en réalité un rat d’universités qui a fréquenté le top de l’enseignement mondial. C’est le cas des hardeurs-currulao de Pixvae dont le percussionniste en chef est anthropologue. C’est le cas du Beck palestinien, Tamer Abu Ghazaleh, passé par le prestigieux Edward Said Conservatory de Ramallah.

Avant, chaque région du monde gardait sa musique traditionnelle pour elle. Mais à l’époque du Tout-Monde, les cultures voyagent à vitesse grand V et « s’entre-influencent » à l’infini – comme des miroirs face-à-face. Quand les touaregs de Tinariwen s’approprient le rock anglo-saxon, ils influencent en retour Radiohead. Lorsque les Hollandais de The Ex ont fusionné avec l’Ethiopien Getatchew Mekuria, ils ont décomplexé plusieurs centaines de kilomètres plus loin les Lyonnais d’Ukandanz. Quand les jazzmen de Mazalda s’associent au chanteur de raï post-moderne Sofiane Saidi, ils poussent même le bouchon jusqu’à s’auto-influencer : on ne sait plus qui est qui, qui fait quoi et qui vient d’où.

Alors oui, on pourrait parler de « nouveau cosmopolitisme », on pourrait parler de « musiques du Tout-Monde », on pourrait parler de post-world, de nu-folklore ou de pop-up (de la musique populaire qui surgit de partout avec plein d’hyperliens comme les pubs sur le Web). Mais on peut aussi se taire et aller au concert. C’est quand notre bouche se ferme que notre oreille peut le mieux s’ouvrir. Pire : c’est sans doute quand on aura trouvé un nom à « tout ça » que ce « tout ça » se fossilisera et perdra de sa superbe. Alors puisse cette musique rester anonyme le plus longtemps possible.